Attraction

Le magasin d'électronique est installé dans un centre commercial flambant neuf, gigantesque paquebot de verre dressé en plein milieu de la ville. Les deux jeunes hommes qui cet après-midi franchissent le portail d'entrée ne viennent pas en curieux. Ils savent ce qu'ils veulent. Pour être sûrs de trouver ici l'objet convoité, ils ont même pris la précaution d'appeler le magasin. Leur détermination se lit sur le visage fermé qu'ils arborent en avançant d'un pas pressé. Ils ne se parlent pas. Arrivés dans le rayon des objets connectés, ils aperçoivent celui qui les fera quitter la réalité de leur chambre d'étudiants aussitôt leur console de jeux branchée. Un petit sourire se dessine sur leur visage. Sans doute ressentent-ils déjà l'intensité des émotions que cet engin technologique les fera vivre. Ils rêvent depuis longtemps de parcourir les mondes parallèles de leurs jeux préférés armés de cette excroissance crânienne. Alors ils n'hésitent pas, sans un regard pour les clients qui de toute manière ne les voient pas, ils s'emparent du casque, le rangent dans le sac que l'un d'entre eux remet sur son dos et quittent le rayon. Ils traversent le magasin calmement, indifférents à la kyrielle de formes et de couleurs qui s'offre aux promeneurs. Ils ne tardent pas à apercevoir les caisses autour desquelles se pressent les clients. Les deux garçons n'ont toujours pas prononcé un mot. Leur souffle paraît régulier, ils ne transpirent pas excessivement, leur regard fixe ne supporte pas la distraction. Trois caisses sont ouvertes. Ils se dirigent vers la quatrième, tirent le cordon de fermeture et le remettent en place après leur passage. Personne ne prête attention à eux, l'agent de sécurité ne semble pas les avoir remarqués. Le magasin est bondé, les clients sortent sans arrêt, on lui pose des questions, il paraît même dépassé par cette agitation qui l'oblige sans cesse à s'éloigner de son poste de travail. C'est le moment idéal pour s'éclipser sans encombres pour qui aurait un casque dans son sac. Pourtant les jeunes gens ne se réjouissent pas. Ils savent bien qu'aussitôt passée la sortie, un cri strident retentira et là, plus rien n'aura d'importance pour celui qui en ce moment s'attarde à satisfaire les demandes d'une cliente mécontente. Il se jettera sur le portail en alerte et suivra ces jeunes gens qui lui apparaitront soudain comme des coupables évidents. Alors, vient la peur, enfin, la crainte d'être arrêtés et sommés de régler ce casque. Pour un objet aussi onéreux, on appellera peut-être même la police. Un moment de honte, le début d'ennuis qu'ils ne veulent même pas imaginer. Il ne reste que quelques mètres. Insensiblement, ils ralentissent leur pas, comme s'ils voulaient repousser l'épreuve qui les attend. Ils sont comme ces amateurs de sauts qui, une seconde avant de se lancer, hésitent et restent immobiles, incapables de faire ce pas qui les projettera pourtant dans leur rêve. Eux n'ont pas de parachute, mais la ferme volonté de remplir leur mission jusqu'au bout. Ils franchissent tous les deux le portail d'un même pas. Aussitôt retentit une des sirènes les plus violentes de l'histoire de la sécurité. Exalté, le son s'affole, provoquant le repli de toutes les oreilles alentours. Les deux jeunes, eux, ne l'entendent pas, ils sont en revanche presqu'aveuglés par la lumière qui clignote et rend la scène encore plus tragique. Le vigile, comme prévu, abandonne sa cliente et se précipite vers le portail, les yeux rivés sur les deux silhouettes qui quittent le magasin. L'un des deux tourne la tête vers lui, plus pour se faire peur que comme une bravade. Il les appelle tandis qu'ils continuent de marcher. Alors, mû par une alerte audible par lui seul, l'agent se met à courir pour les rattraper. La fuite commence. Ils entament une foulée terrible, tremblante, désordonnée, très loin de l'assurance qu'ils abordaient quand ils traversaient le magasin. Derrière eux, les cris du vigile alertent les passants de la galerie marchande qui saisissent l'enjeu toujours un peu tard. La sonnerie s'éloigne, mais les pas de l'agent, eux, se rapprochent. Les deux jeunes sentent leur cœur battre plus fort de seconde de seconde tandis qu'une chaleur inouïe les étreint. Ils approchent de la sortie qu'ils regardent comme un salut. Les portes, ici, ne s'ouvrent pas toutes seules, il faut passer par un tourniquet qui, soudain, leur paraît infranchissable. Ils ressentent une sorte de vertige en voyant les clients tourner dans cet interstice de verre. Le vigile, freiné par la foule, perd du terrain, ils le sentent, ses pas se font moins pressants. Pourtant, embarqués dans le tourniquet, ils seront comme de vulnérables souris enfermées dans une cage. Leur poursuivant pourrait d'ailleurs bloquer le mécanisme et les arrêter dans la course dont ils sont sur le point de sortir victorieux. Mais que faire d'autre ? Plonger dans l'hypermarché dont l'entrée est toute proche et qui ce samedi draine des milliers de clients ? Le vigile n'aurait plus qu'à s'accorder avec ses pairs et ils auraient alors dix personnes à leurs trousses. S'arrêter de courir, se laisser attraper, accepter la punition. Impossible, avec leur tentative de fuite, ils seraient inquiétés bien plus sévèrement que de simples voleurs. Et puis, pas question d'abandonner le casque dont ils rêvent depuis si longtemps ! Alors ils se lancent, désespérés, seuls. Deux agents de sécurité les suivent à présent, celui d'un autre magasin est venu en aide à leur poursuivant. Ils font ce qu'on n'attendait pas d'eux, jeunes voleurs ridicules. L'un des deux s'empare d'un chariot laissé seul au milieu de l'allée, l'autre le suit, ils accélèrent, poussés par une énergie qu'ils ne soupçonnaient pas et se jettent avec leur chariot sur une porte vitrée fermée, le tout sous le regard ébahi d'un jeune vigile jusqu'alors occupé à fouiller les sacs des clients entrants. Ils ferment les yeux et quand ils les ouvrent, ils sentent un cataclysme derrière eux et un océan à portée de leurs jambes. Alors, sans se retourner sur la porte en miettes et les agents en alerte, ils se précipitent dans la rue commerçante bondée et courent, se mêlant si bien à la foule qu'il devient difficile de repérer ces deux silhouettes fuyantes. La place suivante est plus grande, ils accélèrent encore. Sur leur passage, les cheveux longs d'une jeune fille s'envolent comme emportés par la bourrasque. Ils poursuivent leur folle échappée jusqu'à n'entendre derrière eux plus que le brouhaha tranquille des voitures. Alors ils s'arrêtent, reprennent leur souffle. La course est terminée. Ils se savent pourtant encore en danger, une voiture de police pouvant, à tout moment, les remarquer et les arrêter. Leur description doit circuler partout dans la ville trop calme, avide du moindre trouble qui pourra la faire vibrer. Mais contre une voiture rien ne sert de courir. Autant se promener comme des jeunes gens simplement descendus en ville pour s'offrir le casque de leurs rêves. Ils se regardent enfin, leur résonne voix pour la première fois. On est si loin, on ne risque rien. Ils s'étonnent d'avoir couru autant. Le quartier n'a rien à voir avec le centre-ville, ici, les passants se font rares. Ils ouvrent le sac. S'emparent de la boîte. Ils l'avaient presque oublié, ce casque, ils ne couraient même plus pour lui, mais pour éviter les ennuis. Essoufflés, fatigués, choqués, ils n'ont pas même la curiosité de déballer le petit bijou de technologie. L'un tient la boite contre lui tandis que l'autre s'agrippe machinalement à son sac. Perdus dans ce quartier qu'ils ne connaissent pas, ils ne savent plus trop ce qu'ils doivent faire. Ils nagent dans un tourbillon d'émotions. Ils s'assoient sur un banc. Aucun paysage dans lequel se perdre. Un vide qui apaise un peu. Sans prévenir, celui qui porte la boîte se met à rire. Il n'arrête pas, énerve son ami qui paraît plus tourmenté. Une victoire amère. Plus tard, dans le petit appartement qu'ils partagent sur le campus de l'université, le casque branché, ils hésitent longuement à allumer leur console. Sûrement la même peur que les aventuriers qui, juste avant de sauter en parachute, doutent soudain de leur désir d'envol.