Fantaisie du sort
Texte écrit à l'occasion de la troisième édition du festival Point-Point

               Le dormeur, qui au fil des heures a creusé un trou dans le vieux matelas qu'il occupe, ne paraît plus tout à fait immobile. Son drap remue lentement, créant, à la surface du lit, un paysage mouvant. Il sort peu à peu du sommeil, son corps lui revient, il a froid, sa vieille douleur au dos est tout à coup de nouveau là. C'est un réveil pénible, sa tête lui fait mal, la lumière est déjà trop forte alors qu'il n'a pas encore ouvert les yeux. Ce qu'il aperçoit quand il s'y résout ne rend pas le moment plus agréable : la pièce dans laquelle il se trouve lui est totalement inconnue. Il n'a jamais vu ce mur de pierres, ce plafond porté par d'imposantes poutres, cette robuste armoire et toutes les caisses empilées ici et là. Il n'a jamais, jusqu'à cette nuit, dormi dans ce lit froissé par son passage. Sur la table de nuit, une petite photo encadrée montre un jeune enfant chaudement habillé, debout au bord de la mer. Il ne reconnaît pas plus l'enfant que le paysage devant lequel il pose. Agacé par cette fâcheuse découverte, il se lève douloureusement et se dirige vers la fenêtre, espérant trouver dehors l'explication de sa présence ici. La vue est celle d'une petite ville, les maisons qu'il aperçoit en contrebas forment un centre ancien de pierres et d'entrelacs de ruelles tandis qu'une haute tour crénelée, probable vestige d'un château-fort, clôt le paysage. S'il reconnaît le vent de la mer dont il est coutumier, tout le reste lui est étranger. Il n'a aucun souvenir de sa venue dans cette chambre. Assis sur le rebord de la fenêtre, il essaie de calmer la nervosité qui le gagne. Des images du soir précédent cet étrange réveil lui reviennent : il se revoit faire les cent pas dans son atelier, entouré de dizaines de toiles dont aucune n'est achevée. Ces peintures représentent toutes un visage de femme, le même ou presque, jamais entièrement peint. Il marche donc dans cet atelier, incapable de rester un instant immobile, en proie à une de ces crises qui, ces derniers temps, régissent sa vie. La nuit commence à tomber, l'atelier glisse doucement dans la pénombre. On entend au loin les rumeurs d'une soirée d'été. Des gens rient très fort, les voix s'élèvent, de la musique s'échappe des bars. Tout à coup, son agitation devenant insoutenable, il veut y mettre fin sans attendre, sans réfléchir, ce dont il est de toute manière incapable. Quelques gouttes de l'essence qu'il utilise pour nettoyer ses pinceaux et une allumette suffisent. La dernière image qu'il emporte avec lui est celle d'un de ces insaisissables portraits en proie aux flammes. Il se souvient aussi avoir entendu une voix aiguë et puissante, venue d'une fête tout près, quand il a quitté l'atelier. La suite lui échappe, provoquant en lui ce mouvement de panique bien connu. Le voici donc marchant de part et d'autre de cette chambre inconnue, son angoisse augmentant à mesure que les souvenirs de la veille et l'incongruité de sa présence ici lui apparaissent plus clairement. Soudain pourtant, il remarque une chaise qu'il n'avait pas vue bien qu'elle se trouve sur son chemin. Il s'y assied, complètement abattu, et ferme les yeux. Il se produit alors un véritable bouleversement, il se sent plonger dans une eau si profonde que la descente n'en finit pas. Il coule. Son corps, secoué par cette entrée brutale dans le milieu marin, se remet très vite. Il ne perçoit d'abord qu'un vaste bouillon dans ces profondeurs troublées. Puis des formes sombres apparaissent, un bleu plus fort qui tire sur le gris, ce sont des amas de minéraux qu'il ne peut d'abord pas très bien identifier. Il ne comprend pas ce qui lui arrive, mais il se sent étrangement bien dans ce formidable bain. L'effroi qui l'étreignait un instant plus tôt semble avoir complètement fondu au contact de l'eau. Ses mouvements sont amples, libres, une symbiose qu'il n'aurait pas cru possible. Longtemps après avoir ouvert les yeux, toujours assis sur sa chaise, distrait, il ressent encore cette sérénité. Mais le désir de savoir où il est le reprend. Il décide de sortir, espérant trouver dehors la solution à cette énigme. 

 

           Les premiers pas le font frémir de douleur comme si son corps se réveillait après plusieurs années de sommeil, ses pieds étouffent dans les chaussures, ses jambes flagellent, ne peuvent assurer l'équilibre, si bien qu'il doit s'appuyer contre le mur qui borde la chaussée pour ne pas choir. Le quartier est désert, mais si un passant l'avait aperçu, il aurait eu l'impression de croiser un renard affamé qui s'aventure parmi les hommes. Il parcourt laborieusement la rue ; la ville, à ce niveau, se confond avec les villages environnants. Le silence y est maître, les âmes rares. Pour rejoindre le centre, il suffit de se laisser porter par la pente. Sa tête tourne, les images de la ville se mélangent devant ses yeux. Au premier croisement, il hésite, mais finit par s'engager sur la place d'Estouteville dont le nom résonne étrangement dans son esprit troublé, la tour du château se dresse tout près, les façades de pierre forment une ligne infinie qui lui ouvre la voie. La ville, ici, est plus animée, des silhouettes affairées vont et viennent, des portes s'ouvrent, il entend des voix ci-et-là. Il dérive vers la rue d'Islande, toujours suivi par la haute tour qui veille sur lui. Il fixe un moment la croix verte de la pharmacie et manque de chuter contre le bord du trottoir. L'hôtel de ville s'élève soudain juste à côté de lui, il est si faible qu'il lui paraît monumental. Apercevant un café, il s'approche machinalement et s'assied à la terrasse. Les clients sont nombreux, les conversations s'entrecroisent, certains s'échauffent, sans jamais vraiment se mettre en colère. Ils ne semblent pas avoir remarqué le nouveau venu. Le serveur va joyeusement de table en table et, quand il arrive enfin vers la sienne, il s'exclame :

-Salut Hector ! Toi debout à cette heure ? Je n'en reviens pas, regardez qui est là ! 

Les autres se retournent. Il fixe obstinément sa tasse de café pour ne pas devoir soutenir leur regard.

-T'es tout seul aujourd'hui ?

Il ne répond pas, reste prostré devant le café qui refroidit. 

Personne ne semble s'étonner de son silence ni de son air hagard. Chacun retourne à sa conversation, les mots pleuvent à nouveau alors qu'il reste muet, penaud, heureux seulement de constater que les autres parlent la même langue que lui. Il comprend qu'un concert aura lieu le soir-même dans la ville, puis tout le monde réagit, les mots fusent, bien trop rapides, le voici à nouveau perdu, loin des autres. Soudain quelqu'un le désigne de la tête sans arrêter de parler. Tous les yeux se tournent vers lui ; là son vertige le reprend, il tremble. À bout de nerfs, il se lève, voudrait courir, ne plus voir personne, mais il se contente de se redresser tant bien que mal. 

En prenant la monnaie qu'il lui tend, le serveur lui demande :

-Tu joues ce soir ?

-Je quoi... ?

-Au haras, ce soir ! Mais Hector, reviens parmi nous ! J'ai vu dans le journal que tu jouais ce soir à vingt heures au haras ! Un bien beau lieu, hein, je viendrai t'écouter !

Décontenancé, Hector acquiesce et quitte le café aussi vite que possible. Il s'arrête derrière une maison, épuisé, pour reprendre son souffle. Sa peur est une profonde crevasse, l'y voici tombé à nouveau. Mais comme plus tôt dans la chambre, il ne résiste pas, ferme les yeux et retrouve son rêve aquatique. Là, il est libre, nageur serein d'un océan paisible qui côtoie les grandes profondeurs puis retourne allègrement tout en haut, où le soleil inonde les eaux. Les limites, ici, n'existent pas. Si sa tête tourne, c'est d'une ivresse vertigineuse. Il rit aux éclats quand il se rend compte qu'il peut respirer dans l'eau. Personne ne l'entend, les poissons s'écartent tranquillement à son passage, les rochers et les oursins se font moelleux. Rien ne peut l'atteindre...

 

           La nuit est presque là quand il s'engouffre dans l'entrée de l'ancien haras. Recouvert d'un toit immense ouvert par deux grandes verrières, le lieu impressionne. Mais puisque le serveur semblait ce matin sûr qu'il avait quelque chose à y faire, il s'y engage sans hésiter. Là, une jeune femme s'approche, visiblement soulagée de le voir. Pourquoi diable est-il si en retard et pas encore habillé ? Elle le pousse jusqu'aux loges désertées par les musiciens prêts depuis longtemps. On se presse autour de lui si bien qu'en quelques minutes le voici transformé. Son costume de soie bleu saphir lui donne une allure insoupçonnable un instant plus tôt. Il marche, très droit, jusqu'à l'orchestre où les musiciens l'accueillent, étonnés de le voir arriver si tard. On lui indique son violoncelle accordé, légèrement en surplomb, le concert va commencer, il ne faut pas tarder. Son archet à la main lui procure à la fois un sentiment d'étrangeté – que fait-il ici ? – et la sensation qu'il peut jouer. L'instrument reposant contre lui, ils font corps. Les premières notes s'élèvent, elles proviennent des trois flutes, bientôt rejointes par les grands cuivres jusqu'à ce qu'une nuée de violons s'envolent, lyriques. Les violoncelles se taisent encore un moment, mais un regard du chef d'orchestre et ils accourent, vibrants, détonnants, ce sont les maîtres ce soir. Lui ne joue pas. Aucune expression n'émane de son visage, ni peur ni confiance, pourtant le souvenir de l'être rabougri qui un moment plus tôt s'est trainé difficilement jusqu'au haras n'est pas tout à fait éteint. Sa présence a quelque chose de fantomatique, elle semble ne tenir à presque rien. Pourtant, quand vient son tour, il s'exécute avec aisance, déconcertant. Il n'a aucun souvenir d'avoir jamais touché un violoncelle, mais ses gestes sont ceux d'un virtuose. Les notes flottent, son air égaré ajoute un mystère qui trouble le public incapable de détacher son regard de lui. Chaque seconde jouée est un enchantement. Les deux heures passent sans que l'orchestre ne perde jamais l'attention des spectateurs. Lorsqu'il descend de scène, aussitôt les acclamations de la salle tues, il sent tous ses membres trembler. Il est épuisé, voudrait s'enfermer à nouveau dans sa chambre. Si l'assistant de l'orchestre ne l'avait pas interpellé, il se serait encore discrètement retiré. Mais tout le monde, ici, veut dîner avec le grand violoncelliste qui a interprété ce soir son plus beau concerto. 

          Les conversations vont bon train à table, tout le monde se détend après l'extrême concentration du concert. Hector, qui n'a pas pu se défiler, tente tant bien que mal de se fondre dans l'ambiance joyeuse du restaurant. Il remercie ceux qui le félicitent, sourit quand on l'interroge sur son jeu si pur ce soir. En revanche, quand son voisin violoniste lui demande pourquoi son épouse n'est pas là, il a un petit sursaut nerveux et reste mutique. Le violoniste bavard ne se formalise pas de son silence et continue la conversation, il lui parle comme à un vieil ami, évoque des moments passés ensemble, des connaissances communes. Une femme assise en face l'écoute aussi. C'est une flutiste au visage très pâle, encadré par une massive chevelure rousse; elle aussi paraît le connaître de longue date. Le violoniste évoque une petite île pas très loin qu'il aimerait visiter. Peut-être Hector, qui la connait si bien, accepterait-il de lui servir de guide ? Ce dernier se contente d'acquiescer. Oui, il le fera. Non, il n'a pas revu son fils (il tressaille en évoquant celui dont il apprend l'existence). Il jouera avec plaisir cet hiver à Dieppe... Tandis que son voisin parle sans se vraiment soucier de lui, la jeune femme rousse ne le lâche pas des yeux, comme si elle voulait entrer dans ce pays du désarrois qu'il habite depuis ce matin. Son regard accentue le malaise d'Hector qui a de plus en plus de mal à supporter d'être assis, là, au milieu d'une vingtaine de personnes débordantes d'énergie et de plaisir. Il a la sensation qu'il n'existe pas d'endroit où il pourrait se réfugier pour échapper à ces yeux indiscrets. Peu à peu les voix se mélangent, formant un bourdonnement sourd qui s'incruste inexorablement en lui. Des gouttes de sueur perlent sur son front tandis qu'il est pris de frissons incontrôlables. Autour de lui, on bavarde comme s'il n'était pas là et la serveuse remporte l'assiette qu'il n'a pas touchée. Les images de l'atelier de peinture lui reviennent et provoquent des tremblements violents. Au comble de son malaise, il ferme les yeux et instantanément une vague s'abat sur la table. Il plonge dans un mouvement désordonné et se retrouve aussitôt dans les eaux calmes. Des algues l'enlacent, comme pour calmer sa fièvre. Il se sent mieux, immobile. Mais soudain des rires le tirent de son refuge. Il ouvre les yeux, les autres débattent, débouchent de nouvelles bouteilles, ce dîner ne finira jamais. Il sourit nerveusement, le souffle court. On évoque à nouveau des concerts de l'hiver, mais lui qui n'a pas de passé ne peut songer à l'avenir. Il esquive les questions et s'enfonce dans l'océan qui occupe à présent tout le restaurant. Il descend jusqu'à l'endroit le plus silencieux du monde. Les poissons le prennent pour l'un des leurs et nagent à ses côtés. Les hommes sont loin, il les voient lutter péniblement pour ne pas couler. Il aperçoit même la crinière rousse qui tente encore de capturer son regard. Peu à peu les silhouettes ne sont plus que de vagues tâches de couleur, puis il ne les voit plus. Peut-être les convives ont-ils échappé à la mer. Lui les a oubliés depuis longtemps. Recroquevillé dans le creux d'un rocher, il dort du sommeil le plus tranquille qu'il soit possible d'imaginer.