Le Chercheur d'or

Vue d'exposition, Il est déconseillé de se baigner dans un lac par temps d'orage, 2019. DOC, Paris. Commissariat Gabriela Emanovska

Photo Paul Nicoué

Le chercheur d'or

Maximiliam nait au milieu des années soixante-dix quelque part autour d'Amiens, dans un immeuble un peu gris réservé aux ouvriers des usines de l'industrie textile encore fleurissante à cette époque. Ses parents qui souhaitaient ce deuxième enfant depuis longtemps l'accueillent avec une joie sans borne. Ils invitent sans arrêt amis, famille et voisins à venir voir leur petit dernier. Des moments de bonheur intense. On verse volontiers quelques larmes d'émotion lorsqu'on découvre ce petit, les enfants veulent le porter, les femmes se découvrent des envies de maternité. Le voisin du cinquième, peintre au talent reconnu, a même installé son chevalet dans leur appartement pour réaliser le portrait du nouveau-né. La toile est encore dans la chambre des parents. Il faut dire que ce petit vaut le coup d'oeil. C'est un bébé comme on en voit peu, grand, aux traits déjà bien définis et au regard pénétrant. Ses mains aussi sont divines. Elles ne ressemblent en rien à celles toutes potelées que les tout-petits agitent sans vraiment encore savoir quoi en faire. Les siennes sont fines, chaudes, il retient un moment la main des adultes qui la lui tendent en serrant son poing, fermement, mais avec tendresse, geste de salut à cette vie pleine de promesses. Son sourire bien entendu ravageur vient compléter harmonieusement le tableau. Ce caractère jovial et son plaisir de vivre ne fait que croître au fil du temps si bien qu'il devient presque instantanément la coqueluche de tous les lieux qu'il fréquente. Il vit ce succès avec une innocence et une simplicité qui le rendent encore plus beau. Quand on vit dans les environs d'Amiens, où qu'on regarde, on a toujours cette cathédrale millénaire dans son champ de vision. C'est un repère pour tous ses copains de banlieue, irrémédiablement attirés par le centre. Comme s'ils avaient trouvé le Nord. Pour lui, c'est beaucoup moins clair. Il la voit bien la cathédrale, mais en la regardant il se dit qu'il est en train de se laisser hypnotiser, que des cathédrales il en existe sûrement pleins d'autres et qu'il en reste peut-être même à construire. Maximiliam est presque content quand, à tout juste vingt ans, il est appelé pour faire son service militaire. Un dépaysement bienvenu même si le rythme et l'ambiance ne lui plaisent pas vraiment. Il n'a aucune idée de ce qu'il fera dans cette vie qu'on lui a prédit riche et joyeuse, mais il sait qu'il ne reviendra pas à Amiens. Il passe beaucoup de temps à réfléchir à ce qu'il pourrait faire. Il se cherche. Un dimanche, en permission chez ses parents, il regarde avec sa mère le magazine Reportages à la télévision. Comme d'habitude, elle s'est endormie après le déjeuner, mais lui est très attentif, capté par l'histoire de ces chercheurs d'or au Vénézuela. Ils sortent de la misère grâce à cette activité. Ce sont des spécialistes, ils ont acquis une technique transmise par les anciens. Ils sont passionnants à voir, forts, patients, calculateurs, ils voyagent le long du fleuve à la recherche des meilleurs coins. Il est littéralement happé par leurs gestes lents, amples, les va-et-vient de leurs bras, les yeux rivés en permanence sur ce petit récipient qu'il ne sait pas encore nommer, le pan. À la fin du documentaire, il éteint la télévision et n'en parle à personne, mais Maximiliam a la vague impression d'avoir résolu quelque chose. Très vite, il se met en quête de livres sur les techniques des chercheurs d'or et s'abreuve de récits d'orpailleurs. Son service militaire terminé, il s'empresse d'annoncer à sa famille sa décision de partir pour chercher de l'or le long de rivières du sud de l'Écosse. Leur réaction est à la hauteur de sa brusque décision. Ils sont sidérés. Ils ne disent rien, retournent à leurs activités. Pas de question. Au moins ne me retiennent-ils pas, se dit-il, un peu rassuré. En attendant le train, il jette un dernier coup d'oeil à la cathédrale qui le toise depuis vingt ans. Il a gagné. Le comté du Lanarkshire le voit bientôt arriver en pleine forme, joyeux comme à son habitude. Au terme d'une formation de deux jours organisée par un comité local, armé de tout le matériel acheté dans un magasin spécialisé, il se lance de bon matin au bord de la rivière qui lui paraît glaciale en mars, mais dont il ne sentira bientôt plus le froid et le courant. Il essaie d'appliquer les techniques qu'on lui a enseignées, mais ses gestes malhabiles trahissent son manque d'expérience qui le rend particulièrement touchant aux yeux des autres chercheurs d'or. Ce sont pour la plupart de vieux orpailleurs locaux, revenus de leurs périples à travers le monde pour retrouver une vie plus calme. Ils se mettent en quatre pour essayer de l'aider, lui apprenant la meilleure posture pour éviter le mal de dos, la rapidité d'exécution qui le rendra plus efficace... Comme il est sympathique et attachant, ils l'invitent à la maison et il connait bientôt la moitié du village, il appelle chacun par son prénom, s'engage volontiers dans de grandes conversations malgré son mauvais accent anglais. Il a très vite quelques admiratrices parmi les jeunes filles du village, luimême en trouve certaines plutôt jolies. Une idylle avec l'une d'entre elles ne tarde d'ailleurs pas à éclore. La fille de l'instituteur passe ses dimanches à le regarder secouer son tamis et remuer le fond sableux de la rivière avec sa pelle. Elle lui apporte du poulet rôti qu'ils dégustent en amoureux au bord de l'eau. De temps en temps ils rejoignent des groupes de jeunes de la petite ville voisine pour danser jusqu'à l'aube ou boire des bières dans des pubs traditionnels. Il attend toujours ces soirées à la ville avec impatience et se souvient alors du clocher de la cathédrale d'Amiens qui les attirait tous. Il gagne un peu d'argent grâce à de menus travaux dans les fermes alentours et des cours de français qu'il donne aux enfants des notables du coin. Parfois, le musée de la mine de plomb lui demande de faire des visites en français et bien qu'il préfère l'or, il accepte toujours avec plaisir. Maximiliam est heureux, simplement, comme il sait l'être, sans forcer. Son travail le passionne, il est de plus en plus habile, il sait de mieux en mieux manier ses instruments, la rivière tranquille de ce village du comté du Lanarkshire fait vraiment partie de son quotidien. Le whisky le réchauffe quand l'eau est trop froide. Un jour, un vieil orpailleur lui rappelle qu'il est là depuis un an et cette découverte le surprend. Le temps a passé si vite. Il va jouer au poker le vendredi pour fêter l'anniversaire de son arrivée en Écosse. Il est très fort à ce jeu, déchiffre les cartes des autres au fond de leurs yeux et comme il est très difficile de ne pas lui faire confiance, il les dupe avec une bienveillance presque candide. Il rentre à pied chez lui et pense à cette année, à tout ce bonheur accumulé, il s'est senti si bien accueilli et même si son histoire avec la jeune fille est aujourd'hui terminée, il a vécu de belles choses. Mais il se souvient de ce documentaire du magazine Reportages qui a décidé de son avenir, il avait aimé entendre ces chercheurs d'or raconter leurs aventures, décrire une vie vagabonde, faite de voyages et de découvertes. Le monde est plein de rivières beaucoup plus fécondes que celles au bord desquelles il a choisi de s'arrêter. D'ailleurs il se rend compte qu'il n'a toujours pas trouvé d'or. Ça reste une denrée rare ici. Certains qui en trouvent deviennent des légendes. La marche porte conseil, Maximilian prend sur le chemin la décision de s'en aller. Il a depuis un moment envie de découvrir le Yukon, cette rivière dont on parle comme d'un eldorado du Nord, c'est donc là qu'il ira. C'est un horizon si lointain qu'il a l'impression d'être un astronaute en partance pour une autre planète. Avant son départ, les voisins, amis et collègues lui préparent, le coeur lourd, une fête à la hauteur de la joie qu'il a amenée ici. On lance même un petit feu d'artifice sur la rivière qui scintille tellement qu'il faut plisser les yeux pour la regarder. Ses conquêtes se retrouvent sans amertume tant elles ont conscience qu'il est naturel de l'aimer. La fête se poursuit tard dans la nuit. Il s'en va le lendemain matin aux premières heures du jour, presque sans bruit pour ne pas troubler le repos de cette ville qui l'aura vu faire ses armes. Il continue, prend l'avion pour la première fois de sa vie, puis traverse encore une partie du Canada en train, un voyage interminable dans des paysages à couper le souffle. Il a le temps de penser à ctte vie qu'il laisse, à celle qu'il va falloir reconstruire... Son installation à Dawson City se fait aussi naturellement qu'un an plus tôt en Écosse et il devient très vite familier de cet étrange bourg aux allures de ville de western. Ces maisons en bois toutes colorées et ces larges rues bordées de gros 4x4 boueux lui donnent effectivement l'impression de vivre dans un décor de film. Son sens de l'adaptation aidant, il se sent très vite chez lui et devient un confident pour sa logeuse et pour la dizaine de nouveaux arrivants presque tous venus comme lui tenter leur chance dans les célèbres cours d'eau aux promesses mirifiques qui font briller leurs yeux lorsqu'ils en parlent. Dans leurs chambres, pas grand chose, mais toujours le nécessaire du chercheur d'or, méticuleusement nettoyé, rangé, prêt à réaliser les rêves les plus fous de ceux qui ont souvent renoncé à tout pour cette aventure. Les candidats à la matière divine sont pour la plupart jeunes et ils découvrent ensemble cette région étonnante qui se tient entre le Canada et l'Alaska. La rudesse du climat rend leur activité forcément saisonnière. Il leur faudra partir vers le Sud ou faire autre chose l'hiver venu, mais ils n'y pensent pas, fascinés par ces rivières et occupés par leur nouvelle vie. Lui se glisse dans la sienne avec son aisance habituelle, il travaille beaucoup, passe des heures dans les rivières qui ne ressemblent pas du tout à celles qu'il connaissait en Écosse. Les courants sont ici bien plus forts et les chercheurs d'or tellement plus nombreux qu'ils doivent obéir à une organisation interne bien rôdée. Il est étonnant de voir ces hommes rigoureusement alignés qui font les mêmes gestes sans cesse, comme une chorégraphie décalée. Quand on le voit debout au milieu de ces orpailleurs, dans un contexte quasi-industriel, on se rend-compte à quel point son corps s'est lui aussi adapté à son métier, l'effort physique qu'il a développé pour acquérir les postures et la nécessité constante de lutter contre la puissance de l'eau ont considérablement développé sa musculature. Il a aussi dorénavant un bronzage constant qui lui donne un visage encore plus lumineux. Quand il sourit, des petites rides apparaissent et il a l'air plus âgé. Les femmes le remarquent, sa beauté est d'autant plus tapageuse qu'elle n'est pas maîtrisée. Maximiliam rentre rarement seul quand il va boire un verre dans l'unique bar de la ville. À la rivière, l'ambiance n'a cependant rien à voir avec celle du Lanarkshire qu'il regrette parfois. Les orpailleurs sont beaucoup plus nombreux, ils ne sont pas hostiles aux nouveaux arrivants, mais profondément méfiants et soucieux de ne pas perdre cet outil de travail que la nature leur a offert. Même lui, rayonnant comme à son habitude, n'obtient pas d'emblée la sympathie qu'il provoque toujours chez celui qui le rencontre. Mais il s'y fait. Il se concentre sur son travail, regarde parfois d'autres orpailleurs des heures durant pour s'imprégner de leur technique et parfaire ses gestes qu'il trouve encore hésitants et maladroits. À force, il progresse. Il est moins fatigué, ce qui lui permet de travailler dans une épicerie dont il devient tout de suite la coqueluche. Le magasin s'anime même lorsqu'il est à la caisse. Tout le monde aime parler avec lui et il écoute toujours avec plaisir ces gens qu'il connait à peine et qui deviennent ses amis. Toutes les légendes qui tournent autour de la ville mythique, les aventures de la ruée vers l'or le passionnent vraiment. Il note tout, nourrissant le projet d'écrire un jour un roman de ces histoires. À la rivière, l'activité est toujours débordante et contrairement aux cours d'eau écossais, le Yukon qui coule ici regorge d'or. Les orpailleurs en trouvent souvent, ce qui nourrit l'esprit de compétition de certains d'entre eux. C'est un spectacle toujours surprenant de voir ces hommes couverts de la tête aux pieds, concentrés sur leur ouvrage, secouer sans relâche leur tamis et soudain découvrir qu'il contient des fragments de ce métal précieux. Ils s'affairent alors avec une tension palpable même par celui qui ne connait rien à ce qu'ils font. Il faut dire que les enjeux sont colossaux parce que les exploitations aurifères auxquelles ils sont attachés ont des besoins énormes et leur versent des sommes considérables. Certains font ici fortune. Lui se réjouit lorsque les orpailleurs avec lesquels il a réussi à nouer de l'amitié ont du succès. Il n'a pas cette chance. Il s'escrime à remuer chaque jour des heures durant son pan et son tamis, mais n'y trouve inlassablement que du sable et des petits cailloux, parfois si brillants qu'ils se font passer un instant pour de l'or. À la fin de la première saison, alors que le froid se fait de plus en plus sentir et qu'il neigera bientôt, il décide de retourner quelques mois à Amiens pour retrouver sa famille qu'il n'a pas vue depuis presque deux ans. Sa visite suscite curiosité et intérêt et à tous il raconte ses progrès, ses rencontres et ce monde inconnu, mais avoue aussi sans honte qu'il n'a encore jamais trouvé d'or, ce qui n'inquiète pas vraiment sa famille qui sait que l'or est rare et qui pense que lorsqu'il en aura trouvé, s'il en trouve un jour, il sera immédiatement riche. Elle ne sait pas qu'il est davantage un pêcheur qui n'attrape pas un poisson qu'un chercheur en quête d'une substance extraordinaire. Ses parents commencent à croire en ce destin inattendu. Après avoir passé l'hiver au chaud auprès de ses proches, il ne pense qu'à repartir et le voici ainsi plein d'espoir sur les rives du Yukon. Il retrouve certains de ses anciens camarades, mais beaucoup sont partis, amplement remplacés par d'autres hommes aux rêves en forme de pépites. Il s'installe dans la chambre qu'il a laissée à l'automne et si tous sont ravis de le revoir, lui sent que cette situation ne lui convient pas totalement. Il sait qu'il peut ici travailler aisément, combinant sans problème son activité avec une source de revenus, la vie est douce pour lui, en un sens, à Dawson City, mais quelque chose lui manque qu'il ne sait nommer. Un matin, tandis qu'ils vont à la rivière, un orpailleur un peu plus âgé lui parle de son projet d'aller s'installer dans une région à quatre cents kilomètres à l'Est, dans un Canada encore plus reculé, pour tenter d'exploiter une rivière riche en or, mais encore inconnue. Il l'écoute captivé et comprend soudain ce qui le gêne depuis son retour. Ici tout est fait, il suffit de s'installer et de se trouver une place dans cette mécanique bien huilée. Lui rêve d'autre chose, il veut inventer et partir de rien. Son camarade le voyant intéressé lui propose de se joindre à lui et à quelques autres déjà engagés dans cette nouvelle aventure. Il accepte sans hésiter. S'en suit une longue période de recherches sur la région qu'ils veulent investir, les zones propices à leur activités, les accords à créer avec les exploitations aurifères. Il se plonge comme les autres dans des livres de géologie, tente de décrypter des cartes topographiques. Nait aussi l'idée de se construire des maisons, les terrains sont très peu onéreux et posséder son habitat est pour beaucoup d'entre eux un rêve qu'il leur faut réaliser. Cette question le taraude pendant un moment parce qu'il va de ce fait forcément perdre de son indépendance. Avoir un toît à soi, c'est être attaché à un lieu, alors qu'il se sent profondément nomade. Les amis le rassurent car si construire une maison est un travail colossal, il s'apprête à ouvrir une manne dans un lieu aujourd'hui inconnu, mais sûrement attractif dans quelque temps et il lui sera facile de la vendre s'il veut partir. Optimiste, il oublie ses doutes et travaille d'arrache-pied pour être suffisamment armé pour cette nouvelle aventure. À la fin de l'été, ils sont une dizaine à partir s'installer où presque personne n'est encore allé. Autant dire qu'ils se sentent comme de vrais explorateurs. Ils ont déjà acheté à un prix modique quelques terrains sur place pour lancer les chantiers immédiatement. Là les compétences des uns et des autres sont indispensables. Lui n'a jamais rien construit, mais il apprend vite et sa force physique en fait un manoeuvre hors-pair. Il met aussi à l'ouvrage ses qualités relationnelles qui sont un atout indéniable pour cette grande entreprise. La première année est terriblement difficile parce qu'il faut à la fois investir la rivière, en extraire le meilleur et se charger de bâtir les premières maisons. L'organisation est militaire et le chantier titanesque. La première ville située à plus de cent kilomètres les oblige à de fréquents déplacements pour acheter matériel et provisions. Il se noue une forte complicité entre ces gens qui ont des rêves en commun. Tous viennent d'horizons différents, certains se sont lancés dans l'orpaillage pour perpétuer une tradition familiale, d'autres pour échapper à des problèmes dont ils ne parlent pas, certains parce que travailler sans devenir riches leur semblait absurde, l'un d'entre eux enfin réalise son rêve d'enfant nourri de récits de Jack London. Tout le monde aime se confier à Maximiliam qui accueille ces histoires avec plaisir. On lui raconte aussi les légendes qui planent sur ce monde. Celle d'un jeune homme arrivé au Vénézuela dans les années soixante-dix pour trouver de l'or. Il y règne alors une concurrence sans pitié, le commerce de l'or est en pleine expansion et les compagnies aurifères imposent aux chercheurs d'or des cadences infernales. Le novice peu aguerri aux us et coutumes de la région s'installe un jour à une place déjà réservée. Une heure plus tard, deux hommes de force viennent le chercher et un peu à l'écart lui assènent une correction qu'il aurait pu prendre comme une bonne leçon si cela n'avait pas été le début d'un acharnement qui conduit à sa disparition, un jour, dans l'eau peut-être, personne ne sait vraiment. Seulement trois mois après leur arrivée, les premières maisons sont prêtes, c'est un succès incontestable et on ne cesse de se répéter qu'on ne se sent bien qu'entre des murs qu'on a montés. Ils y habitent par petits groupes et Maximiliam se retrouve avec une femme qu'il ne connait presque pas. Elle est drôle et énergique. Il apprend très vite qu'elle travaillait à New-York avant de se lancer dans la ruée vers l'or. Ça m'a sauvée. Presque personne ne sait que je suis là et je le prends comme un luxe. Il la regarde avec admiration, une vie en cavale de sa propre prison. Elle est bien avec lui, il le sait. Elle n'est plus obligée de s'enfuir, elle peut vivre, ici, simplement, rire avec lui, se moquer de son ignorance parfois. Ils s'aiment. Lui n'est pas du genre à cacher ses sentiments et elle est de son côté assez libre pour affirmer les siens. Ils mettent encore plus d'énergie dans la construction de la maison qu'ils habiteront ensemble. Ceci en plus de la rivière qu'il faut savoir apprivoiser. Elle est assez douée et sera une des premières à extraire de l'or. Pour ces pionniers, chaque extraction est un succès dignement fêté. Leur deuxième ruée vers l'or commence à ressembler à quelque chose. Le plaisir de ce travail en groupe, difficile, mais dans une nature sauvage et désirable est pour lui la vraie récompense de tous les efforts accomplis. Il utilise dorénavant un pan artisanal que sa logeuse de Dawson City lui a offert avant son départ. Un gage de succès, lui a-t-elle dit en souriant. Il est patient, ne se décourage jamais et ne semble pas montrer de signes de fatigue. Une force de la nature. Un jour, sous un soleil réconfortant, alors qu'il est dans l'eau depuis les premières heures du jour, il perçoit quelque chose de différent dans son pan. Le sable et les graviers éliminés, ses doutes s'envolent. Il y a bien là une jolie masse d'or. Il en a souvent vu autour de lui, mais encore jamais dans son propre outillage. Il sent son coeur battre si fort et ses jambes qui n'avaient plus conscience de la fraîcheur de l'eau sont tout à coup gelées. Il se met à crier, trop ému pour former des phrases. Tout le monde se retourne vers lui et le félicite. Elle, le regarde, fière. Il se retourne pour porter sa récolte dans le bac réservé à l'or. Cela demande une petite manipulation qu'il n'a jamais eu l'occasion de faire. Il faut marcher jusqu'à la rive. Le courant fort ne lui facilite pas la tâche. Chaque pas dans ses lourdes cuissardes demande un effort considérable. Il ne voit pas ce trou dans lequel sa jambe s'enfonce brusquement, l'emportant un peu plus loin. Comme il est bon nageur, il n'a pas de mal à se reprendre et à aller jusqu'au bord où ses camarades accourent pour l'aider, soulagés de le voir sur pied. Quelqu'un lui apporte son pan qu'il a réussi à rattraper avant qu'il ne dérive. Il regarde sonné le petit objet vide. Alors, il pleure, longtemps, la perte de ce qu'il attend depuis deux ans de travail acharné. Ses compagnons tentent de le rassurer, lui rappelant que la rivière est riche et qu'il le deviendra bientôt. Mais il continue à pleurer, pris d'une tristesse infiniment pure. Puis, comme toujours, il recommence, reprend son outil et travaille. Le soir, dans son lit, sur le point de s'endormir, il sent son pied se dérober et il chute dans des abîmes sans fond. Cette sensation se répète toutes les nuits. Heureusement une nouvelle arrive qui va vite le ramener à la vie. Ils vont avoir un enfant. Sa joie est sans borne. Lui, rayonnant de vie, va la donner à son tour. On organise une belle fête pour célébrer l'arrivée du premier enfant depuis l'installation sur les bords de la rivière. Puis il faut terminer leur maison pour accueillir ce petit le mieux possible. Tout le monde se met à l'ouvrage. L'or déjà vendu a considérablement enrichi le groupe. C'est une belle réussite. L'enfant nait sous de beaux hospices. Il grandit entouré d'un groupe d'amis heureux de le voir découvrir la nature, jouer dans la rivière, construire des igloos quand eux grelottent de froid... En promenade avec lui, son père le conduit au sommet de la rivière et ils voient les chercheurs d'or, ils sont comme deux enfants fascinés par ces corps qui se meuvent d'un seul geste. Il devient très vite évident que l'enfant a une mémoire prodigieuse. Il ne possède peut-être pas le charme étonnant de son père, mais son intelligence est exceptionnelle. Dès qu'il sait un peu écrire, il note en détails le quotidien de ce qui devient une petite ville. Ses mots, précis, décrivent cette vie qu'il connait si bien. Quelques années plus tard, il écrit un livre dans lequel il évoque la fondation de cette ville aujourd'hui florissante. Ses parents ne vivent plus au sein de cette ville, ils se sont installés en Californie où le temps clément leur fait la vie plus douce. Maximiliam est resté le chercheur qui ne trouve pas. Il l'avoue à quiconque l'interroge sur son travail. Mais il le dit en riant. De ce rire cristallin qui fait depuis toujours frisonner d'émotion celui qui l'entend.

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