Le professionnel

J'ai parlé avec un homme, tout à l'heure, dans le bus. Il est monté juste après moi. Je le regardais sans le voir, les yeux dans le vague, mais il a dû penser qu'il avait attiré mon attention parce qu'il s'est tout de suite planté devant moi pour me parler. Il sort de l'école, il sourit parce qu'il a de très loin passé l'âge. Il a repris ses études, il veut devenir éducateur pour aider les jeunes. Les aider à quoi ? Je demande machinalement. Il rit, oui à quoi ? Je vous comprends madame, il me répond en me scrutant de la tête aux pieds, semblant prendre conscience de ma présence. Dans ce monde... Enfin c'est vrai ce monde n'est pas bien accueillant. Quoiqu'ils fassent, ils auront tout faux. S'ils se rangent du côté des gens qui ont réussi, ils seront bloqués dans une image d'eux-mêmes, du succès, un vide sidéral dont ils n'auront même pas conscience, deviendront des idiots diplômés et cultivés. Ceux qui prendront une autre voie auront le mot échec gravé sur le front, ils se promèneront couverts d'une odeur de honte fétide et il leur faudra une bonne dose de conscience pour se défaire des griffes de ce monde pourri. C'est bien ce qu'il voudrait leur donner, un peu de conscience. Je hoche la tête, gênée. J'hésite entre une réplique vide ou un silence, mais il continue. Il me dit sa colère contre l'agitation absurde qu'il perçoit partout, même ici, dans le bus. Il me dit je vous parle parce que vous ne semblez pas atteinte par cette violence. Lui si, et elle l'empêche de dormir. Que je me rassure, il ne fait pas que grommeler contre cette société sans vergogne, il agit aussi. Je demande comment. Doucement, il dit, comme les gens qui veulent aller loin, discrètement. Il n'a peut-être pas une grande fortune, mais de quoi vivre décemment. Pourtant, il vole, tous les jours, le matin, avant d'aller à l'école, le soir en rentrant, le dimanche matin aussi, dans l'effervescence des courses dominicales. Toutes ces choses à vendre, c'est rien, des broutilles, mais ceux qui les proposent sont riches et ceux qui les achètent infiniment moins, voire pas du tout. Si on vole, on grignote cette pyramide. Il se concentre sur la marchandise de qualité, tout ce qu'on ne peut pas s'offrir quand on n'a pas réussi dans la vie. De la nourriture, des produits culturels, comme ils disent. Il vole pas mal à la Fnac. Il aimerait bien voler chez Amazon, dommage qu'ils n'aient pas de boutique. Il ne garde pas ce qu'il vole, se moque bien lui des yaourts bio à quatre euros. Il revend tout. Je le regarde étonnée, vraiment, cette fois. Il s'explique. Il va sur les marchés des quartiers populaires et fait une belle table de ses victuailles et autres crèmes de beauté. Sur une étagère, il installe les livres, les disques et des petits objets de décoration. Il pratique des prix très bas, s'adapte aux clients. Les gens sont heureux, ils lui disent, enfin un peu de justice. Je souris en lui demandant s'il ne se prendrait pas pour le héros de la forêt de Sherwood. Il n'a pas une si grande ambition. Il vole depuis toujours. Il me regarde avec une forme de candeur dans les yeux, puis me confie sa disposition naturelle à voler. Longtemps, il l'a fait pour lui, pour agrémenter le quotidien. Militant dans des groupes de rêveurs ambitieux, il voulait rendre le monde plus juste. Les manifestations lui offraient de grands bols d'adrénaline, mais il avait de plus en plus de mal à crier des slogans inaudibles à ceux qui ne les écoutaient pas. Alors le vol, systématique, chaque soir, certains matins, puis des marchés pas très regardants sur la provenance de la marchandise. Il en faudrait bien plus pour que la pierre terreuse des inégalités se mette à trembler un peu. Il suspend son récit, paraît chercher tout au fond de lui la solution. Que se dit-il de moi ? Que pense-t-il de ma tenue hors de prix ? Comment perçoit-il cette allure qui m'accompagne toujours, même quand je quitte les limites de mon quartier cossu ? Il reprend son flot de paroles, loin de la gêne qui m'envahit. Il faudrait que d'autres se joignent à lui, qu'ils volent de concert, puis revendent leurs trouvailles. Tout le monde peut le faire. Il me regarde intensément. Il m'assure, moi aussi je peux. Avec mon air de dame, je suis hors de soupçon. Je volerai et lui vendra. Il me promet même un joli bénéfice. Cette proposition est peut-être un peu soudaine, mais il a senti en moi un immense potentiel. Il n'y a pas l'ombre d'une peur dans mon regard. Je dois avoir un sang froid à toute épreuve. Ma délicatesse fera le reste. Je ne risque rien, il m'apprendra tout. Il me donne d'ailleurs déjà quelques rudiments. Je dois choisir mon moment, l'heure de pointe est idéale quand on débute. Les agents de sécurité ne vont pas s'attarder sur quelqu'un comme moi quand le magasin est bondé. Savoir ce que je veux voler pour ne pas me laisser happer par le doute. Pouvoir prendre contenance en cas de gêne. Plus jeune, il emmenait son neveu, alors enfant, avec lui. Le petit attirait toute l'attention sur lui et il pouvait lui parler quand il passait angoissé le portail de sécurité. Qu'on s'entende, l'enfant n'a jamais été son complice. Il ne lui parlait pas de ses vols. De toute manière, depuis l'arrivée massive des téléphones portables – assez faciles à subtiliser d'ailleurs – il vaut mieux se plonger dans une conversation imaginaire, l'appareil contre l'oreille, pour mimer la distraction. Que je ne m'inquiète pas, en matière de vol, il connait toutes les ruses. J'acquiesce, silencieuse, un peu troublée. Je prends mon sac et mes boites de thé s'agitent à l'intérieur, me rappelant le passage par la Grande Epicerie. Je ne sais que lui dire, je bredouille quelques mots, je comprends sa démarche, je ne le juge pas, mais je ne peux pas. J'invoque mon travail prenant qui ne me laisse pas le temps de parcourir les magasins, même armée d'une bonne raison. Je parle du danger aussi. Je n'ai sûrement pas son talent. Que m'arrivera-t-il si on me surprend ? Il comprend mes réserves, les attendait d'ailleurs, ce n'est pas une petite aventure et j'ai bien raison de m'interroger. Mais je n'aurai pas besoin de voler tous les jours. Mon larcin, si maigre soit-il, augmentera le sien et l'aidera dans son entreprise. Quant aux risques, ils ne sont pas plus grands en volant qu'en traversant une rue encombrée. Puis chapeautée comme je le serai, je ne risque pas grand chose. Je n'ai d'ailleurs pas besoin de décider maintenant. Il note un numéro sur un morceau de papier qu'il me tend. Je le range dans mon sac, tout contre les boites de thé. Il va devoir descendre, m'annonce-t-il soudain, mais il est heureux d'avoir fait ma connaissance. On se salue très vite. Il descend, je suis du regard sa silhouette déterminée jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans le flot des passants.