L'insulaire

Il accueille ce matin ceux qui passent la porte de son bureau par un bonjour plein d'entrain. Quand il est de bonne humeur, il ne peut s'empêcher d'exprimer sa joie au monde. D'ailleurs, pourquoi la cacherait-il ? Qui se permettrait de lui reprocher ses accès d'allégresse ? Le pouvoir lui donne celui de rire plus haut que tout le monde, de s'emporter comme un tigre... Personne ne s'en émeut, tout le monde s'adapte. Aujourd'hui c'est facile, il suffit de profiter de la douceur du vent en se félicitant de sa bonne fortune. Si notre patron se réjouit de ce joli mois de mai, ce n'est pas parce que le printemps colore les arbres et inonde le ciel de soleil. Ces choses-là ne le regardent pas, bien qu'il ait une vue imprenable sur les platanes fleuris du jardin du Luxembourg. Non, lui trouve son bonheur dans l'épais paquet de feuilles qu'on a déposé sur son bureau avant qu'il arrive. Les papiers comportent des séries infinies de chiffres qui parfois forment des nombres difficiles à lire. Lui n'a pas ce problème. Il domine à la perfection ces alignements de zéros. Et voir parfois quelques milliards se promener ici ou là ne l'impressionne pas du tout. Il passe au crible chaque page et suit du doigt les colonnes des gains en s'assurant de leur supériorité sur les pertes qui, décidément, ne font pas le poids ce mois-ci. Il achève ce tour des chiffres avec un sourire satisfait.

La semaine s'annonce radieuse, rude, sans doute, un enchaînement continu de rendez-vous et de réunions, mais qui fera encore progresser l'empire sur lequel il est assis et qu'il a créé de ses propres mains. Car c'est un homme talentueux qui ce matin s'apprête à recevoir un de ses meilleurs clients, le patron de la direction générale des affaires publiques. Ses services bénéficient du tout nouvel algorithme dont notre heureux entrepreneur leur a fait la primeur. Comme l'ensemble des technologies qu'il propose, celle-ci vise à détecter les éventuelles fraudes des usagers. L'enjeu est de taille pour les services des impôts ; ils perdaient il y a quelques années encore des centaines de millions d'euros à cause des déclarations fallacieuses ou des revenus dissimulés. La généralisation de l'usage d'internet a mené à la dématérialisation des opérations financières, depuis lors toutes les administrations travaillent de concert pour pointer la moindre erreur. Une grosse part des fraudes est de ce fait rendue impossible. Mais il y a tous ces revenus qui ne proviennent pas de salaires, les legs, les ventes immobilières, de l'argent qui a le culot de circuler entre les poches des contribuables sans passer par celles des impôts. C'est une manne extraordinaire, ceux qui gouvernent en ont pleinement conscience et n'hésitent pas à investir des sommes considérables pour s'équiper de machines capables de détecter ce genre d'arnaques. Là intervient notre homme. Ce génie de l'informatique ne crée plus de programmes depuis longtemps, mais il a su s'entourer des meilleurs et met maintenant tout son talent au service de la croissance de son entreprise. Du fisc à la santé, les services de l'Etat lui font tous confiance. Son nom est bien connu dans le privé aussi et les plus grands groupes d'assurance s'appuient sur ses compétences pour déjouer les fraudes, courantes dans ce domaine. Il sursaute lorsque son téléphone sonne, le tirant soudain de sa rêverie. Le patron de la direction des finances publiques est là. Il répond par un ordre, qu'on le fasse entrer au plus vite et qu'on l'accompagne pour qu'il n'ait pas à chercher son bureau. Il le reçoit pour la première fois et, bien que le haut fonctionnaire ait derrière lui une assez longue carrière dans l'administration financière, ils ne s'étaient jusqu'alors jamais croisés. L'hôtesse laisse place à l'invité qui s'avance placide jusqu'au fauteuil qu'on lui indique. Les deux hommes se saluent d'une poignée de mains soutenue, soucieux d'aborder l'autre le plus cordialement possible tout en donnant une image solide de lui-même. Le fringant patron de la multinationale prend le temps d'observer celui qui vient de faire son entrée. Il le laisse s'asseoir tranquillement, apprivoiser l'espace pour qu'il se sente à l'aise et qu'il reparte avec une image satisfaisante de son nouveau partenaire d'affaires. Il ne ressemble en rien à son prédécesseur que l'hôte connaissait très bien – presque un ami – il a été le premier à lui faire confiance au sein de l'Etat français et les autres directions ont suivi. Ce nouveau directeur est aussi petit et trapu que l'ancien était grand et fin. Son visage joufflu lui donne une certaine bonhommie malgré l'air sérieux et presque fermé qu'il aborde avant de débuter l'entretien. Il a des pommettes roses de bonne santé. Sa veste de costume outremer enserre ce corps poupon qu'il tient extrêmement droit, peut-être pour lui donner un peu plus de prestance. Dès les premières paroles, le leader des solutions anti-fraude est surpris par sa voix étonnamment basse et puissante qui a dû lui être d'une grande utilité pour ancrer son pouvoir dans les hautes sphères de l'Etat. Il lui semble voir les mots projetés hors de ses lèvres, il les imagine passer adroits dans l'écart entre ses deux dents de devant, poussés par le souffle. Les présentations sont rapides car chacun connait l'autre de réputation et on en vient vite à parler de cet incroyable algorithme, l'outil révolutionnaire aussi adulé dans les couloirs de Bercy que contesté par les défenseurs des droits de l'Homme. Il veut lui témoigner sa gratitude, le féliciter pour cette prodigieuse invention, lui assurer son soutien et son désir que l'algorithme évolue pour devenir encore plus performant. Il lui confie ses discrètes négociations avec la commission chargée du respect des libertés individuelles. Son feu vert pour une utilisation généralisée de l'algorithme n'est plus qu'une question de temps. Le café commandé à l'hôtesse d'accueil arrive et il impose un moment de silence entre eux. Le haut fonctionnaire reprend la discussion avec le panache qu'il a instillé dans la pièce, mais son interlocuteur, bien qu'il le cache très bien, se sent distrait et les mots qui cognent ses tympans n'empêchent pas son esprit de divaguer, sans aucun respect pour le pouvoir de celui qui lui fait face. Excité par ses bons chiffres, il est ailleurs. Et puis il faut avouer qu'il n'apprécie pas beaucoup ce technocrate dont la chevelure bouclée évoque la douceur de l'enfance et la voix puissante l'arrogance de l'homme qui a réussi. Il sait qu'in fine les bonnes performances en matière de lutte contre la fraude que son algorithme produira serviront les intérêts de celui qui lui jette son enthousiasme sans retenue. C'est bien normal car ce qu'on vend, on ne le possède plus. Mais céder une si belle invention à un homme comme celui-ci, c'est un arrachement, une meurtrissure. Il préfère songer au nouveau projet qu'il est en train de monter – dans le plus grand secret – loin de ses bureaux parisiens et du technocrate imbu de lui-même dont il est forcé d'entendre les flatteries obscènes et qu'il doit traiter comme un hôte de marque. Lui, le Français, l'ex jeune entrepreneur timide devenu le trouble-fête du Cac 40, observé avec méfiance et respect par les poids-lourds de la Silicon Valley offrira bientôt une petite sœur à son entreprise. Une version exotique. Il a choisi une île dans les Caraïbes, un lieu confidentiel, connue seulement des investisseurs comme lui, un paradis de plages de sable fin et de banquiers heureux. La fortune n'est-elle pas encore plus douce au soleil ? Un sourire lui échappe, l'autre, qui continue son monologue, ne le voit pas. Il est bien trop engoncé dans son discours opportuniste et dans sa réussite gagnée aux frais du contribuable pour remarquer la joie dans ses yeux. Imaginer un lieu dans lequel les types dans son genre n'ont pas droit de cité lui réchauffe le cœur. Il rencontre son avocat aujourd'hui, il fait confiance à cet ami de trente ans, fin stratège qui connait si bien la loi, pour l'épauler dans ce jeu de dupes. Il reprend la parole, soucieux que le chef des affaires publiques s'en aille avec l'excellente impression qu'il produit sur tout le monde. Le sourire de confiance que celui-ci lui adresse quand leur entretien s'achève en dit long sur le succès de notre entrepreneur. Il lui glisse une remarque complice sur le cheval de bronze qui trône sur une étagère. Serait-il lui aussi passionné d'équitation ? Le téméraire, qui n'est jamais monté sur un cheval, s'invente un passé de cavalier pour se rapprocher encore de cet homme suffisant qu'aucun cheval ne devrait avoir à supporter. L'autre parti, il retourne à son fauteuil moelleux, sort d'un tiroir à clé l'ordinateur réservé à son nouveau projet et reprend ses affaires où il les avait laissées la veille. La société sera bientôt sur pied. Nul doute que les autorités de l'île se réjouiront de voir ce merveilleux fantoche s'implanter. Là-bas, la discrétion est une religion et l'économie de l'île repose sur ces entrepreneurs argentés qui y accumulent des millions. Même avec tous les algorithmes du monde, on ne parviendra jamais à débusquer sa nouvelle activité. Cette main qui se promène agile sur son clavier peut être tranquille, celui qui la dirige est un as.